De l'espoir de
l'éducation
Avant-hier, nos grands-parents n'avaient
pas le droit de parler à table. Ils avaient appris à
témoigner le respect le plus complet à tout adulte,
à se soumettre à tous les ordres, à tous les
désirs de leurs parents, de leurs instituteurs ou du curé
de leur paroisse. A leurs yeux, ces adultes avaient toujours raison,
quoiqu'ils disent ou fassent. Ils accomplissaient parfaitement la
moindre de leur tâche, tenaient leurs rôles de parents
de façon exemplaire.
Nos grands-parents devaient être d'humeur égale.
Si un soupçon de révolte ou de colère pointait
en eux, il était immédiatement réprimé
par l'humiliation, la mise à l'écart, les mensonges
ou les coups.
Nos grands-parents n'avaient pas le droit de pleurer,
ou uniquement s'ils avaient une bonne raison. Cette bonne raison
était évidemment définie par les adultes de
leur entourage. Ils pouvaient rire mais pas trop fort. Jouer, sans
rien déranger.
Les parents de nos grands-parents voulaient que leurs
enfants réussissent. Pour être sûr qu'ils apprennent
bien leurs leçons, ils les frappaient, les punissaient.
Nos grands-parents grandissaient sans marque de tendresse.
Celle-ci était considérée comme nocive. Ils
entendaient leurs parents affirmer que seules la dureté et
la froideur sont une bonne préparation à l'existence.
Que la vivacité des sentiments est nuisible, l'expression
des émotions intolérable. Les parents de nos grands-parents
ne voulaient en aucun cas céder aux besoins de leurs enfants.
Ils ne pouvaient supporter la moindre injure ou un quelconque reproche.
Il était ainsi absolument impensable que nos grands-parents
vivent et développent leurs sentiments véritables.
Car il y aurait eu, parmi ces sentiments, la colère interdite.
Qu'advenait-il alors de cette colère interdite
et non vécue ?
Cette colère s'accumulait et se transformait
progressivement en une haine, plus ou moins consciente, de soi ou
d'autres personnes de substitution. Haine qui cherchait divers moyens
de se décharger. En grandissant, en devenant parents à
leur tour, nos grands-parents accédaient alors au moyen parfaitement
adapté et accepté socialement pour décharger
leur haine accumulée: l'éducation de leur propre enfants,
nos parents.
Le dicton populaire ne dit-il pas : qui aime bien châtie bien
?
Hier, à leur tour, nos parents n'avaient pas
le droit de parler à table. Ils avaient appris à témoigner
le respect le plus complet à tout adulte, à se soumettre
à tous les ordres
Heureusement, les systèmes de reproduction
ne sont pas infaillibles et les idéaux de nos parents ont
incontestablement évolué. "L'obéissance,
la contrainte, la dureté et l'insensibilité ne passent
plus pour des valeurs absolues"¹. Pourtant, tout un
chacun peut observer dans la relation qu'il a avec son enfant les
restes latents et tenaces de cette "pédagogie noire"¹.
Aujourd'hui encore, combien de fois par jour abuse-t-on de notre
pouvoir d'adulte ? Par notre force ? En déplaçant
l'enfant sans l'en avoir averti; par notre connaissance ? En travestissant
la réalité afin que l'enfant cède à
notre demande
etc. Combien de fois se moque-t-on de notre
enfant qui pleure, combien de fois lui demande-t-on de se taire
alors qu'il exprime ses sentiments ? On oscille sans cesse entre
autorité et laxisme, sans penser qu'il existe très
souvent le moyen de satisfaire à la fois le besoin de l'enfant
et celui de l'adulte.
Evidemment, si nos enfants sont des cibles privilégiées,
nous pouvons de la même façon abuser de notre pouvoir
et décharger notre colère dans le cadre de notre travail
ou dans toute autre situation où nous nous sentons en position
de supériorité.
Tant que nous n'aurons pas entrepris le nettoyage
complet de cette "pédagogie noire"¹,
dont nous gardons tous au fond de nous l'empreinte plus ou moins
vive, alors il ne faut pas attendre un monde plus tolérant,
plus pacifique, plus égalitaire que celui dans lequel nous
vivons. Il ne faut pas attendre que les partis d'extrême droite
disparaissent. Parce que de la même façon que nous
avons été dressés au culte de nos parents,
nous répondrons au culte des chefs fascistes.
Il est de la responsabilité de chacun de prendre
conscience de tout ce qui a été néfaste pour
lui dans l'éducation reçue. Pas pour juger et condamner
ses propres parents, mais pour reconnaître les souffrances
que l'on a vécu en étant enfant, en faire le deuil
et ne pas en faire subir les conséquences à nos descendants.
Si chacun d'entre nous effectue ce travail, alors
je veux croire que l'ensemble de notre société remettra
en cause tout ce qui, dans son fonctionnement, dégrade, humilie
et exclu ses concitoyens.
Elsa Pastor
¹ Alice MILLER (in C'est pour ton bien.
Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant, éd.
Aubier, 1984, traduction de J. ETORE)
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